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mardi 22 juillet 2008

Sri Aurobindo

Sri Aurobindo

Aperçus et Pensées

Aperçus : 1 - Le But

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Le But

Quand nous avons dépassé les savoirs, alors nous avons la Connaissance. La raison fut une aide; la raison est l'entrave.

Quand nous avons dépassé les velléités, alors nous avons le Pouvoir. L'effort fut une aide; l'effort est l'entrave.

Quand nous avons dépassé les jouissances, alors nous avons la Béatitude. Le désir fut une aide; le désir est l'entrave.

Quand nous avons dépassé l'individualisation, alors nous sommes des Personnes réelles. L'ego fut une aide; l'ego est l'entrave.

Quand nous dépasserons l'humanité, alors nous serons 1'Homme. L'animal fut une aide; l'animal est l'entrave.

Transforme ta raison en une intuition ordonnée; que tout en toi soit lumière. Tel est ton but.

Transforme l'effort en un flot égal et souverain de force d'âme; que tout en toi soit force consciente. Tel est ton but.

Transforme la jouissance en une extase égale et sans objet; que tout en toi soit félicité. Tel est ton but.

Transforme l'individu divisé en la personnalité cosmique; que tout en toi soit divin. Tel est ton but.

Transforme l'animal en le conducteur des troupeaux; que tout en toi soit Krishna. Tel est ton but.

**

Ce que je ne puis faire maintenant est le signe de ce que je ferai plus tard. Le sens de l'impossibilité est le commencement de toutes les possibilités. C'est parce que cet univers temporel était un paradoxe et une impossibilité que l'Éternel l'a créé de Son être.

L'impossibilité est simplement une somme de possibilités plus grandes encore irréalisées. Elle voile une étape plus avancée, un voyage encore inaccompli.

Si tu veux que l'humanité progresse, jette bas toute idée préconçue. Ainsi frappée, la pensée s'éveille et devient créatrice. Sinon elle se fixe dans une répétition mécanique qu'elle confond avec son activité véritable.

Tourner sur son axe n'est pas le seul mouvement pour l'âme humaine. I1 y a aussi la gravitation autour du Soleil d'une illumination inépuisable.

Prends d'abord conscience de toi-même au-dedans, puis pense et agis. Toute pensée vivante est un monde en préparation; tout acte réel est une pensée manifestée. Le monde matériel existe parce qu'une Idée se mit à jouer dans la conscience divine.

La pensée n'est pas essentielle à l'existence et n'en est pas la cause, mais c'est un instrument pour devenir : je deviens ce que je vois en moi-même. Tout ce que la pensée me suggère, je puis le faire; tout ce que la pensée révèle en moi, je puis le devenir. Telle devrait être l'inébranlable foi de l'homme en lui-même, car Dieu habite en lui.

Notre tâche n'est pas de toujours répéter ce que l'homme a déjà fait, mais de parvenir à de nouvelles réalisations, à des maîtrises dont nous n'avons pas encore rêvé. Le temps, l'âme et le monde nous sont donnés comme champ d'action; la vision, l'espoir et l'imagination créatrice nous servent d'inspirateurs; la volonté, la pensée et le labeur sont nos très efficaces instruments.

Qu'y a-t-il de nouveau que nous ayons à accomplir ?
L'Amour, car jusqu'à présent nous n'avons accompli que la haine et notre propre satisfaction; la Connaissance, car jusqu'à présent nous ne savons que faire erreur, percevoir et concevoir; la Félicité, car jusqu'à présent nous n'avons trouvé que le plaisir, la douleur et l'indifférence; le Pouvoir, car jusqu'à présent nous n'avons accompli que la faiblesse, l'effort et une victoire toujours défaite; la Vie, car jusqu'à présent nous ne savons que naître, grandir et mourir; l'Unité, car jusqu'à présent nous n'avons accompli que la guerre et l'association.

En un mot, la divinité : nous refaire à l'image du Divin.

Sri Aurobindo
(1914 ou avant ?)

Traduction de La Mère.

dans le fascicule "Aperçus et Pensées" - 1956 - (pages 1-3)
publié par Sri Aurobindo Ashram - Pondichéry
diffusion par SABDA


aussi dans les pages préliminaires au recueil de Sri Aurobindo : "Pensées et Aphorismes - tome 1" (aphorismes commentés par la Mère)
chez Buchet-Chastel, Paris (1975) - (pages 1-4)

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Sri Aurobindo

Aperçus et Pensées

Aperçus : 2 - La Joie d'Être

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La Joie d'Être

Si Brahman n'était qu'une abstraction impersonnelle contredisant éternellement le fait apparent de notre existence concrète, l'annihilation serait la juste fin de l'affaire; mais l'amour, la joie et la conscience de soi ont aussi leur place.

L'univers n'est pas simplement une formule mathématique destinée à élaborer la relation de certaines abstractions mentales appelées nombres et principes, pour aboutir finalement à un zéro ou à une unité vide; ce n'est pas davantage une simple opération physique exprimant une certaine équation de forces. C'est la joie d'un Dieu amoureux de lui-même, le jeu d'un Enfant, l'inépuisable multiplication de soi d'un Poète enivré par l'extase de son propre pouvoir de création sans fin.

Nous pouvons parler du Suprême comme d'un mathématicien traduisant en nombres un calcul cosmique, ou comme d'un penseur qui résout par expérimentation un problème de relation de principes et d'équilibre de forces. Mais nous devrions aussi parler de Lui comme de l'amant, du musicien des harmonies particulières et universelles, comme de l'enfant, du poète. Il ne suffit pas de comprendre son aspect de pensée; il faut encore saisir entièrement son aspect de joie. Les idées, les forces, les existences, les principes sont des moules creux, à moins qu'ils ne soient remplis du souffle de la joie de Dieu.

Ces choses sont des images, mais tout est image. Les abstractions nous donnent la pure conception des vérités de Dieu; les images nous donnent leur réalité vivante.

Si l'Idée embrassant la Force engendra les mondes, la Joie d'Être engendra l'Idée. C'est parce que l'Infini conçut en lui-même une innombrable joie que les mondes et les univers prirent naissance.

La conscience d'être et la joie d'être sont les premiers parents. Elles sont aussi les ultimes transcendances. L'inconscience n'est qu'un intervalle d'évanouissement de la conscience ou son obscur sommeil; la douleur et l'extinction de soi ne sont que la joie d'être se fuyant elle-même afin de se retrouver ailleurs ou autrement.

La joie d'être n'est pas limitée dans le temps; elle est sans fin ni commencement. Dieu ne sort d'une forme que pour entrer dans une autre.

Après tout, qu'est Dieu ? Un éternel enfant jouant un jeu éternel dans un éternel jardin.

Sri Aurobindo
(1914 ou avant ?)

Traduction de La Mère.

dans le fascicule "Aperçus et Pensées" - 1956 - (pages 4-5)
publié par Sri Aurobindo Ashram - Pondichéry
diffusion par SABDA


aussi dans les pages préliminaires au recueil de Sri Aurobindo : "Pensées et Aphorismes - tome 1" (aphorismes commentés par la Mère)
chez Buchet-Chastel, Paris (1975) - (pages 5-6)

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Sri Aurobindo

Aperçus et Pensées

Aperçus : 3- L'Homme, le Pourousha

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L'Homme, le Pourousha

Dieu ne peut cesser de se pencher vers la Nature, ni l'homme d'aspirer à la divinité. C'est la relation éternelle du fini à l'infini. Quand ils semblent se détourner l'un de l'autre, c'est pour s'élancer vers une plus intime rencontre.

Dans l'homme, la nature du monde redevient consciente de soi afin de faire un plus grand bond vers son Possesseur. C'est ce Possesseur que, sans le savoir, elle possède, que la vie et la sensation nient, tout en le possédant, et cherchent, tout en le niant. Si la nature du monde ne connaît pas Dieu, c'est qu'elle ne se connaît pas elle-même; quand elle se connaîtra elle-même, elle connaîtra une joie d'être sans mélange.

Posséder dans l'unité et non se perdre dans l'unité, tel est le secret. Dieu et l'homme, le monde et l'au-delà deviennent un quand ils se connaissent l'un l'autre. Leur division est la cause de l'ignorance, de même que l'ignorance est la cause de la souffrance.

Tout d'abord, l'homme cherche aveuglément, et il ne sait même pas qu'il cherche son moi divin, car son point de départ est l'obscurité de la Nature matérielle, et même quand il commence à voir, il reste longtemps aveuglé par la lumière qui croît en lui. Dieu aussi ne répond qu'obscurément à sa quête; il recherche l'aveuglement de l'homme et en jouit comme des mains d'un petit enfant qui tâtonne vers sa mère.

Dieu et la Nature sont comme un garçon et une fille qui jouent, amoureux l'un de l'autre. Ils se cachent et s'enfuient quand ils s'aperçoivent, afin de pouvoir se chercher, se poursuivre et se capturer.

L'homme est Dieu se cachant de la Nature pour pouvoir la posséder par la lutte, l'obstination, la violence, la surprise. Dieu est l'Homme universel et transcendant qui, dans l'être humain, se cache à sa propre individualité.

L'animal est l'Homme déguisé sous une peau velue et marchant à quatre pattes. Le ver est l'Homme qui se tortille et rampe vers le développement de son humanité. Même les formes brutes de la matière sont l'Homme dans un corps rudimentaire. Toutes choses sont l'Homme, le Pourousha.

Car, que voulons-nous dire par Homme ? Une âme incréée et indestructible qui a fait sa demeure dans un mental et un corps créés de ses propres éléments.

Sri Aurobindo
(1914 ou avant ?)

Traduction de La Mère.

dans le fascicule "Aperçus et Pensées" - 1956 - (pages 6-7)
publié par Sri Aurobindo Ashram - Pondichéry
diffusion par SABDA


aussi dans les pages préliminaires au recueil de Sri Aurobindo : "Pensées et Aphorismes - tome 1" (aphorismes commentés par la Mère)
chez Buchet-Chastel, Paris (1975) - (pages 7-8)

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Sri Aurobindo

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Aperçus : 4- La Fin

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La Fin

La rencontre de l'homme et de Dieu suppose toujours une pénétration, une entrée du divin dans l'humain et une immersion de l'homme dans la Divinité.

Mais cette immersion n'est pas une espèce d'annihilation. L'extinction n'est pas l'aboutissement de toute cette recherche et cette passion, cette souffrance et cette extase. Le jeu n'aurait jamais commencé si telle devait en être la fin.

La joie est le secret. Apprends la joie pure et tu apprendras Dieu.

Quel fut donc le commencement de toute l'histoire ? Une existence qui s'est multipliée pour la seule joie d'être et qui s'est plongée en d'innombrables milliards de formes afin de pouvoir se retrouver elle-même innombrablement.

Et quel en est le milieu ? Une division qui tend vers une unité multiple, une ignorance qui peine vers le torrent d'une lumière variée, une douleur en travail pour arriver au contact d'une extase inimaginable. Car toutes ces choses sont des formes obscures et des vibrations perverties.

Et quelle sera la fin de toute l'histoire ? Si le miel pouvait se goûter lui-même et goûter toutes ses gouttes à la fois, et si toutes ses gouttes pouvaient se goûter l'une l'autre, et chacune goûter le rayon tout entier comme elle-même, telle serait la fin pour Dieu, pour l'âme de l'homme et l'univers.

L'Amour est la tonique, la Joie est la mélodie, le Pouvoir est l'accord, la Connaissance est l'exécutant, le Tout infini est à la fois le compositeur et l'auditoire. Nous connaissons seulement les discordances préliminaires, qui sont aussi terribles que l'harmonie sera grande; mais nous arriverons sûrement à la fugue des divines béatitudes.

Sri Aurobindo
(1914 ou avant ?)

Traduction de La Mère.

dans le fascicule "Aperçus et Pensées" - 1956 - (page 8)
publié par Sri Aurobindo Ashram - Pondichéry
diffusion par SABDA


aussi dans les pages préliminaires au recueil de Sri Aurobindo : "Pensées et Aphorismes - tome 1" (aphorismes commentés par la Mère)
chez Buchet-Chastel, Paris (1975) - (pages 9-10)

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Sri Aurobindo

Aperçus et Pensées

Aperçus : 5- Les Chaînes

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Les Chaînes

Le monde entier aspire à la liberté, et pourtant chaque créature est amoureuse de ses chaînes. Tel est le premier paradoxe et l'inextricable noeud de notre nature.

L'homme est amoureux des liens de la naissance; aussi se trouve-t-il pris dans les liens jumeaux de la mort. Dans ces chaînes, il aspire à la liberté de son être et à la maîtrise de son accomplissement.

L'homme est amoureux du pouvoir; aussi est-il soumis à la faiblesse. Car le monde est une mer et ses vagues de force se heurtent et déferlent sans cesse les unes contre les autres; celui qui veut chevaucher la crête d'une seule vague doit s'effondrer sous le choc de cent autres.

L'homme est amoureux du plaisir; aussi doit-il subir le joug du chagrin et de la douleur. Car la félicité sans mélange n'existe que pour l'âme libre et sans passion; mais ce qui poursuit le plaisir dans l'homme est une énergie qui souffre et qui peine.

L'homme est assoiffé de calme, mais il a faim aussi des expériences d'un mental agité et d'un coeur inquiet. Pour son mental, la jouissance est une fièvre, le calme, une monotone inertie.

L'homme est amoureux des limitations de son être physique, et cependant il voudrait avoir aussi la liberté de son esprit infini et de son âme immortelle.

Et quelque chose en lui éprouve une étrange attraction pour ces contrastes. Pour son être mental, ils constituent l'intensité artistique de la vie. Ce n'est pas seulement le nectar, mais le poison aussi qui attire son goût et sa curiosité.

**

Il existe une signification pour toutes ces choses et une délivrance de toutes ces conditions. Dans ses combinaisons les plus folles, la Nature suit une méthode, et ses noeuds les plus inextricables ont leur dénouement.

La mort est la question que la Nature pose continuellement à la vie pour lui rappeler qu'elle ne s'est pas encore trouvée elle-même. Sans l'assaut de la mort, la créature serait liée pour toujours à une forme de vie imparfaite. Poursuivie par la mort, elle s'éveille à l'idée d'une vie parfaite et en cherche les moyens et la possibilité.

La faiblesse pose la même épreuve et la même question aux forces, aux énergies et aux grandeurs dont nous nous glorifions. Le pouvoir est le jeu de la vie; il en donne la mesure et révèle la valeur de son expression. La faiblesse est le jeu de la mort qui poursuit la vie dans son mouvement et fait sentir les limites de l'énergie qu'elle a acquise.

Par la douleur et le chagrin, la Nature rappelle à l'âme que les plaisirs dont elle jouit sont seulement un faible reflet de la joie réelle de l'existence. Chaque souffrance, chaque torture de notre être contient le secret d'une flamme d'extase, devant laquelle nos plus grandes jouissances sont comme des lueurs vacillantes. C'est ce secret qui fait l'attraction de l'âme pour les grandes épreuves, pour les souffrances et les expériences terribles de la vie, alors même que notre mental nerveux les abomine et les fuit.

L'agitation fébrile et le prompt épuisement de notre être actif et de ses instruments d'action sont un signe de la Nature que le calme est notre vrai fondement et que l'excitation est une maladie de l'âme. La stérilité et la monotonie du calme pur et simple sont aussi le signe de la Nature que le jeu de l'action sur cette base inaltérable est ce qu'elle attend de nous. Dieu joue à jamais et n'est pas troublé.

Les limitations du corps sont un moule; l'âme et le mental doivent se verser en elles, les briser et les refaçonner constamment en de plus vastes limites, jusqu'à ce que soit trouvée la formule d'accord entre cette finitude et leur propre infinité.

La liberté est la loi de l'être en son unité inimitable, le maître secret de la Nature tout entière. La servitude est la loi de l'amour en l'être qui se donne volontairement pour servir le jeu de ses autres "moi" dans la multiplicité.

Quand la liberté travaille dans les chaînes et quand la servitude devient une loi de la Force et non de l'Amour, la vraie nature des choses est déformée et le mensonge gouverne l'action de l'âme dans l'existence.

La Nature part de cette déformation et joue avec toutes les combinaisons qui peuvent en résulter avant de lui permettre d'être rectifiée. Ensuite, elle rassemble l'essence de toutes ces combinaisons en une nouvelle et féconde harmonie d'amour et de liberté.

La liberté vient d'une unité sans limites, car tel est notre être véritable. Nous pouvons trouver en nous-mêmes l'essence de cette unité; nous pouvons aussi devenir conscients de son jeu en union avec tous les autres. Cette double expérience est le dessein intégral de l'âme dans la Nature.

Quand nous avons réalisé en nous-mêmes l'unité infinie, alors, nous donner au monde est liberté parfaite et empire absolu.

Infinis, nous sommes affranchis de la mort, car la vie devient un jeu de notre existence immortelle. Nous sommes affranchis de la faiblesse, car nous sommes la mer tout entière jouissant des myriades de chocs de ses vagues. Nous sommes affranchis du chagrin et de la douleur, car nous apprenons à harmoniser notre être avec tout ce qui le touche et à trouver en toute chose l'action et la réaction de la joie de l'existence. Nous sommes affranchis des limitations, car le corps devient un jouet de l'esprit infini et apprend à obéir à la volonté de l'âme immortelle. Nous sommes affranchis de la fièvre du mental nerveux et du coeur, et cependant nous ne sommes pas contraints à l'immobilité.

L'immortalité, l'unité et la liberté sont en nous, attendant notre découverte; mais pour la joie de l'amour, Dieu en nous sera toujours la Multitude.

Sri Aurobindo
(1914 ou avant ?)

Traduction de La Mère.

dans le fascicule "Aperçus et Pensées" - 1956 - (page 9-12)
publié par Sri Aurobindo Ashram - Pondichéry
diffusion par SABDA


aussi dans les pages préliminaires au recueil de Sri Aurobindo : "Pensées et Aphorismes - tome 1" (aphorismes commentés par la Mère)
chez Buchet-Chastel, Paris (1975) - (pages 11-15)

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Sri Aurobindo

Aperçus et Pensées

...et Pensées

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…et Pensées

Certains pensent qu'il est présomptueux de croire à une Providence particulière ou de se considérer comme un instrument entre les mains de Dieu. Mais je trouve que chaque homme a une Providence spéciale et je vois que Dieu manie la pioche de l'ouvrier et babille dans le petit enfant.

La Providence n'est pas seulement ce qui me sauve du naufrage quand tous les autres ont péri. La Providence est aussi ce qui m'arrache ma dernière planche de salut, tandis que tous les autres sont sauvés, et me noie dans l'océan désert.

La joie de la victoire est quelquefois moindre que l'attraction de la lutte et de la souffrance; pourtant, le laurier et non la croix doit être le but de l'âme conquérante.

Les âmes qui n'aspirent pas sont les échecs de Dieu, mais la Nature est satisfaite et aime à les multiplier, parce qu'elles assurent sa stabilité et prolongent son empire.

Ceux qui sont pauvres, ignorants, mal nés et mal éduqués ne sont pas le troupeau vulgaire. Le vulgaire comprend tous ceux qui sont satisfaits de la petitesse et de l'humanité moyenne.

Aide les hommes, mais n'appauvris pas leur énergie. Dirige et instruis-les, mais aie soin de laisser intactes leur initiative et leur originalité. Prends les autres en toi-même, mais donne-leur en retour la pleine divinité de leur nature. Celui qui peut agir ainsi est le guide et le gourou.

Dieu a fait du monde un champ de bataille et l'a rempli du piétinement des combattants et des cris d'un grand conflit et d'une grande lutte. Voudrais-tu dérober sa paix sans payer le prix qu'il a fixé ?

Méfie-toi d'un succès apparemment parfait; mais quand, après avoir réussi, tu trouves encore beaucoup à faire, réjouis-toi et va de l'avant car le labeur est long jusqu'à la réelle perfection.

Il n'y a pas d'erreur plus engourdissante que de prendre une étape pour le but ou de s'attarder trop longtemps à une halte.

**

Partout où tu vois une grande fin, sois sûr d'un grand commencement. Quand une douloureuse et monstrueuse destruction épouvante ta pensée, console-la avec la certitude d'une vaste et grande création. Dieu est là, non seulement dans la petite voix tranquille, mais aussi dans le feu et dans le tourbillon.

Plus la destruction est grande, plus libres sont les chances de création; mais la destruction est souvent longue, lente, oppressive, la création souvent tarde à venir et son triomphe est interrompu. La nuit revient encore et encore, et le jour s'attarde ou semble même avoir été une fausse aurore. Ne désespère donc point, mais veille et travaille. Ceux qui espèrent avec violence sont prompts à désespérer. N'espère ni ne crains, mais sois sûr du dessein de Dieu et de ta volonté d'accomplir.

La main du divin Artiste oeuvre souvent comme si elle n'était pas sûre de son génie ni de ses matériaux. Elle semble toucher, essayer et laisser, reprendre et rejeter, reprendre encore, peiner et échouer, raccommoder et rapiécer. Les surprises et les déceptions sont dans l'ordre de son travail avant que tout ne soit prêt. Ce qui était choisi est rejeté dans l'abîme de la réprobation. Ce qui était rejeté devient la pierre d'angle d'un puissant édifice. Mais derrière tout cela, il y a l'oeil assuré d'une connaissance qui surpasse notre raison et le sourire sans hâte d'un infini pouvoir.

Dieu a tout le temps devant lui et n'a point besoin de toujours se presser. Il est certain de son but et du succès, et n'hésite pas à briser cent fois son oeuvre pour l'amener plus près de la perfection. La patience est la première grande leçon nécessaire, mais non la lourde lenteur à se mouvoir du timide, du sceptique, du fatigué, de l'indolent, du faible ou de l'homme sans ambition : la patience pleine d'une force calme et concentrée qui veille et se prépare pour l'heure des grands coups rapides, peu nombreux mais qui suffisent à changer la destinée.

Pourquoi Dieu martèle-t-il son monde avec tant d'acharnement, pourquoi le piétiner et le pétrir comme de la pâte, pourquoi le jeter si souvent dans un bain de sang et dans l'embrasement infernal de la fournaise ? Parce que l'humanité dans son ensemble est encore un vil minerai grossier et dur qui autrement ne se laisserait jamais fondre ni modeler. Tels les matériaux, telles les méthodes. Que le minerai se laisse transmuer en un métal plus noble et plus pur, et les procédés de Dieu envers lui seront plus doux et plus bénins, et les usages qu'il en fera, plus raffinés et plus beaux.

Pourquoi Dieu a-t-il choisi ou fabriqué de tels matériaux quand il pouvait choisir dans l'infini des possibilités ? Parce que son Idée divine avait en vue non seulement la beauté, la douceur et la pureté, mais aussi la force, la volonté et la grandeur. Ne méprise pas la force et ne la hais point à cause de la laideur de certaines de ses faces, et ne pense pas non plus que Dieu soit seulement amour. Toute perfection parfaite doit receler en elle quelque chose du héros et même du titan. Mais la plus grande force naît de la plus grande difficulté.

**

Tout changerait si seulement l'homme consentait à être spiritualisé. Mais sa nature mentale, vitale et physique se révolte contre la loi supérieure. Il aime son imperfection.

L'Esprit est la vérité de notre être. Dans leur imperfection, le mental, la vie et le corps sont ses masques; mais dans leur perfection, ils seraient ses formes. Être spirituel ne suffit pas; cela prépare un certain nombre d'âmes au ciel, mais laisse la terre exactement où elle est. Un compromis n'est pas non plus le chemin du salut.

Le monde connaît trois sortes de révolutions. Les révolutions matérielles ont de puissants résultats; les révolutions morales et intellectuelles sont infiniment plus vastes dans leur horizon et plus riches dans leurs fruits; mais les révolutions spirituelles sont les grandes semailles.

Si ces trois changements pouvaient coïncider en un parfait accord, une oeuvre sans défaut serait accomplie. Mais le mental et le corps de l'homme ne peuvent pas contenir parfaitement la puissance du flot spirituel; la plus grande partie en est gaspillée et beaucoup du reste, perverti. Dans notre sol, de nombreux labours intellectuels et physiques sont nécessaires pour obtenir une maigre récolte à partir de vastes semailles spirituelles.

Chaque religion a aidé l'humanité. Le paganisme a augmenté dans l'homme la lumière de la beauté, la largeur et la grandeur de la vie, la tendance à une perfection multiforme. Le christianisme lui a donné quelque vision de charité et d'amour divins. Le bouddhisme lui a montré un noble moyen d'être plus sage, plus doux, plus pur; le judaïsme et l'islam, comment être religieusement fidèle en action et zélé dans sa dévotion pour Dieu. L'hindouisme lui a ouvert les plus vastes et les plus profondes possibilités spirituelles. Ce serait une grande chose si toutes ces vues de Dieu pouvaient s'embrasser et se fondre l'une en l'autre; mais les dogmes intellectuels et l'égoïsme des cultes barrent le chemin.

Toutes les religions ont sauvé un certain nombre d'âmes, mais aucune n'a encore été capable de spiritualiser l'humanité. Pour cela, ce ne sont pas les cultes ni les credo qui sont nécessaires, mais un effort soutenu d'évolution spirituelle individuelle qui englobe tout.

Les changements que nous voyons dans le monde aujourd'hui sont intellectuels, moraux, physiques dans leur idéal et leur intention. La révolution spirituelle attend son heure et, pendant ce temps, fait surgir ses vagues ici et là. Jusqu'à ce qu'elle vienne, le sens des autres changements ne peut pas être compris; et jusqu'à ce moment-là, toutes les interprétations des événements présents et toutes les prévisions de l'avenir humain sont choses vaines. Car la nature de cette révolution, sa puissance et son issue sont ce qui déterminera le prochain cycle de notre humanité.

Sri Aurobindo
(1914 ou avant ?)

Traduction de La Mère.

dans le fascicule "Aperçus et Pensées" - 1956 - (page 13-17)
publié par Sri Aurobindo Ashram - Pondichéry
diffusion par SABDA


aussi dans les pages préliminaires au recueil de Sri Aurobindo : "Pensées et Aphorismes - tome 1" (aphorismes commentés par la Mère)
chez Buchet-Chastel, Paris (1975) - (pages 16-22)








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